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  • adelineauzuech

Étrange Paraguay


Hier, lorsque je suis arrivée de nuit, j'étais loin d'imaginer ce qu'était Filadelfia. J'avais tout juste vu le rond-point éclairé où s'élevait une immense statue annonciatrice du genre de ville qu'est Filadelfia : une croix légèrement courbée comme l'on trouve, selon mes expériences, dans les temples protestants, entourée de grandes pierres rectangulaires à l'instar des sites de rituels celtes. J'avais lu auparavant que Filadelfia avait été fondée par des mennonites russes. En quelques mots, c'est un groupes de chrétiens qui se distingue par le refus du baptême enfant. Car ils jugent que la personne devrait atteindre une certaine maturité d'esprit pour choisir librement d'être baptisée ou non. En conséquence, ils étaient appelés "anabaptistes". De là, les croyants ont pris différents chemins et certains d'entre eux ont suivi Menno Simons, d'où leur nom a été tiré "mennonites". Persécutés pour leur culte en Union Soviétique, un premier groupe migra au Canada pour ensuite venir au Paraguay. Plusieurs vagues de migration ont suivi. Et aujourd'hui l'on trouve des mennonites un peu partout dans le monde.


Après cette brève présentation, je poursuis mon récit. Je me disais qu'après tout nos petits villages français possèdent eux aussi leur croix... Certes souvent moins imposantes que ce rond-point à l'allure sectaire.

Puis, le bus s'est arrêté quelques mètres plus loin, devant un panneau rétro-éclairé où l'on pouvait lire « Hotel Golondrina ». Le chauffeur me fit signe de descendre du bus. Soit. Il était 21h15 et je n'avais pas repéré d'autres hôtels sur internet, si ce n'est le Florida où la chambre simple la plus économique coûtait 30€. J'allais donc tenter ma chance ici. Et je fus vite rassurée d'avoir une pièce certes étroite mais tout de même comfortable que l'on me facturait 9,80€ la nuit. En prime, un lit deux places où je passai une nuit des plus requinquantes depuis l'hôtel Leon's Palace à La Paz, en Bolivie (au passage, "hôtel" en Bolivie ne désigne pas forcément un vrai hôtel). Il faut dire qu'après deux jours passés dans un bus pour le moins rudimentaire, relativement accidenté et prêt à rendre l'âme, sur des routes tortueuses et des chemins de terre caillouteux, pour la liaison Santa Cruz-Filadelfia, il n'était pas difficile de trouver un profond sommeil. J'aurais pu apprécier le lit le plus basic qui soit avec un sommier et un matelas en piteux état, du moment que j'étais pleinement allongée, et non pas les jambes recroquevillées et compressées par le siège avant du bus.



Je me réveillais donc reposée sur les coups de 8h. Avec la faim au ventre car la veille seul un paquet de chips avait constitué mon dîner. Je me dirigeai donc vers la grande salle du restaurant face à ma chambre qui proposait un buffet petit-déjeuner à 15 000 guaranis (2,5€). Un petit déjeuner digne de n'importe quel grand hôtel où j'ai eu l'occasion de dormir dans ma vie : mini-empanadas, échaudés, œufs durs, céréales de toute sorte, cookies maison, jus d'orange, d'ananas, fruits de la passion, carotte-citron etc., pommes, fromage, salami, beurre et confiture, pain aux céréales, pain toasté, café et... la gérante du restaurant de l'hôtel s'en est excusée, il n'y avait pas de lait car son livreur l'avait oublié ce matin-là. Je déjeunai rapidement et me mis a continuer mes recherches pour mon reportage. Puis, après une luxueuse douche chaude, je partai, sac sur le dos, à la découverte de la ville. Plus tôt dans la matinée, j'avais déjà arpenté les quelques cent mètres, sur l'avenue principale, qui séparent l'hôtel de l'entrée de la ville, soit de l'imposant rond-point élévé pour célébrer le 75eme anniversaire de la colonie Fernheim. J'étais en effet, allée retirer de l'argent au distributeur de la banque brésilienne Itau. Quelle ne fut pas ma réaction à voir les propositions de retrait : 500 000, 700 000, 1 000 000 etc. Impossible d'entamer la moindre conversion en euros. J'appuyai donc sur le bouton 700 000. De retour dans ma chambre je découvrai que j'avais seulement retiré 120€. Quel manque de praticité ce guarani paraguayen ! Et quelle étrange sensation que de tenir dans ses mains des billets affichant de si grandes valeurs mais qui ne sont réellement que des centimes.

Cette fois-ci j'allais donc dans l'autre direction. Le plan de google map détaillait une ville relativement petite mais avec de nombreux supermarchés. Je marchais seule, parfois tellement seule que je me rappelais que les paraguayens célébraient aujourd'hui la journée de l’enfant. Je décidai tout de même de continuer mon pèlerinage. Plus j'avançais plus je trouvais cette ville surréaliste avec ses 4x4 qui défilaient les rues à l'instar des fermiers américains, les visages typés européens encore blancs de la sortie de l'hiver laissaient apparaître des sourires béats pendant que leur corps entier s'efforçait de pédaler. Les indiens attendaient aux coins de rues, groupés comme des poules en cage, ou en marge de la vaste et unique route asphaltée. Plus tard j'appris que ces réunions improvisées, à défaut de bar, étaient des agroupements amicaux autour d'un pack de bières. Les chemins de terre distribués par l'avenue principale menaient vers d'infinis horizons. La poussière projetée dans l'air par les gros cylindres enveloppait la ville dans une atmosphère à la fois douce, désertique, asphyxiante et lui prêtait de faux airs sauvage et mystérieux. Les supermarchés et autres coopératives bilingues espagnol-allemand, abondaient dans les rues quasi dépeuplées de Filadelfia. Quel extraordinaire mélange de civilisations et de physiques : russes, allemands, indiens, paraguayens, brésiliens et parfois le fruit d'une union de deux nationalités. Une cohabitation pour le moins surprenante, voire gênante. En effet, les mennonites emploient de nombreux indigènes, ceux à la peau brûlée par le soleil écrasant de la région du Gran Chaco. Ce sont ceux du "bas de l'échelle".

Je déambulais dans les rues d’un pas nonchalant en prêtant toutefois attention aux petits détails insolites de la ville. Je retins celui-ci « Eglise de Jésus et de tous ses disciples des derniers jours ». Sur une autre église était inscrit en grosses lettres capitales « SHALOM »; ce qui causa en moi une grande confusion : quelle religion exactement pratiquent ces gens-là ? J’avais vu auparavant une inscription au pied d’une statue : Jéhova. Je décida donc de me renseigner sur internet de retour à l’hôtel pour éclairer mon entendement. Vers 15h je partais à la recherche de l’ONG qui détenait des informations capitales pour la réalisation de mon reportage. J’avais noté une adresse sur leur page internet. C’est elle d’ailleurs qui m’avait mené jusqu’ici. Dans l’attente d’une réponse à mon courrier électronique au coordinateur de l’ONG j’avais pris les devants en me rendant directement à lui, ou plutôt chez son collègue. J’avançais dans les rues sableuses et y repéraient la boutique de téléphonie Tigo, la gare routière, un fast-food, et un coiffeur. Puis, plus que des arbres qui abritaient de modestes maisons. J’en vins à me demander si je ne m’étais pas trompé de chemin. J’arrivai à la dite intersection et restai plantée-là un moment essayant de trouver l’ONG. J’entrai finalement timidement dans un magasin de canapés et demandai ma direction. Je lâchais à peine un « Buenas tardes » que toute la famille réunie dans la petite pièce où s’entassaient des canapés se tourna vers moi et m’adressa un large sourire me demandant en quoi ils pouvaient m’être utiles. Le père se décrocha du noyau familial et m’emmena au dehors pour me montrer la route à suivre : "3 pâtés de maison tout droit puis 2 sur la droite". Mais, il insistait bien sur le fait qu’il n’était pas sûr que ce soit l’association que je cherchais. Cependant, il tenait à m’aider. C’est quelque chose d’assez typique chez beaucoup de sud-américains : vouloir à tout prix aider la personne quitte à lui donner des informations erronées par ignorance totale. M’enfin, je m’en tenais à ses indications et ne rencontrai pas l’objet de mes pérégrinations citadines sinon une pharmacie. J'entrai. Mes yeux se portèrent sur un petit tube jaune où l’on pouvait lire « miel d’abeilles (le mot "abeilles" toujours précisé sur le contenant, me fait m'interroger : peut-on faire du miel sans abeille? ). Le pharmacien m’expliqua qu’il était récolté par une communauté indigène du Chaco. Ce n'était pas le miel de Michel Truel mais je décidai tout de même d'y goûter. Je continuais d’observer les produits en vente dans cette pharmacie : cosmétiques, diurétiques, tout pour bébé, médocs de base, compléments alimentaires au look très naturel et un distributeur de sodas ! Wtf ? Un distributeur de soda à l’entrée d’une pharmacie c’est un peu comme mettre des paquets de clopes en vente au guichet de celle-ci. Ils avaient néanmoins eu la subtilité de le placer non pas à côté mais face aux produits amincissants. Je pensais alors : que serait l’Amérique du Sud sans soda ? Combien de fois la vue d'un enfant, même en bas âge, boire son inca kola, ou autre boisson gazeuse, sucrée et chimique, sous l’oeil attendri de ses parents, soulevait en moi un sentiment de colère face à l'irresponsabilité des géniteurs. Une colère teintée de pitié pour la fragile innocence des enfants. Mais le prix de l'eau minérale, aussi élevé voir plus onéreux que les sodas ne décourageait pas non plus leur consommation. L'humain aime à s'empoisonner et excelle dans ce domaine.


Nous sommes le mardi 18 août, il est 22h22 et je décide de reprendre mon récit de la veille là où je l’ai laissé. En effet, je me suis endormie en écrivant les dernières lignes. Ce soir, j’ai prévu de regarder une petite comédie française, je ne m’attarderai donc pas sur ma journée, d’ailleurs plutôt tranquille. Ce matin, je me suis rendue à l’adresse de l’ONG et j’y ai été reçue par un père qui enseignait à son fils le cyclisme sur petites roues. Nous discutâmes un moment du reportage puis il m'indiqua gentiment que je devais me soumettre à l'autorisation de son chef pour l'accompagner sur le terrain. Chef qui ignorait mes courriers électroniques et coups de fil. La mince affaire. Bref.



Je suis toujours interloquée par un tel mélange d’identités. Chacune de mes sorties me jette à la figure un exemple toujours plus marquant de l’étrangeté de ce pays (Filadelfia). En début d’après-midi, je rentrais à l’hôtel, désespérée de ne pouvoir visiter ni un seul des musées de la ville, ni recevoir de précieuses informations de l’office de tourisme à défaut d’horaires normaux : ouverts de 7h à 11h30; ici il faut être un lève tôt-couche tôt. En bordure de l’avenue principale Hindenburg, nom tiré d’un homme d’Etat allemand mais aussi donné au ballon surchargé en gaz inflammable qui explosa en 1936 lors de son voyage depuis Francfort jusqu’au New Jersey, aux Etats-Unis causant la mort de 36 personnes; une petite dizaine d’indigènes balayaient la poussière amassée par les allées et venues incessants des gros pick-up.


Plus tard, je décidai de me rendre à la salle de sport dont m’avait parlé un employé de l’hôtel. A la réception on m’indiquait la route. Je préparais mes affaires et m’y rendais sans grandes espérances d’y trouver un tapis de course. Je contournai donc l’étrange et imposant rond point à la croix et emprunta un chemin de terre. Sur la gauche se dressait un groupe de bâtiments cimentés. C’était le collège. Et plus tard ce jour-là, des collégiens en uniforme fusaient de tous côtés. Parmi eux, beaucoup d’indigènes. Si ce n’est tous en fait. Je passais les regards intrigués des professeurs et de quelques jeunes, pour arriver deux pâtés de maison plus loin à une petite maisonnette. Accolé à elle, un garage ouvert où divers appareils de musculation jonchaient le sol. Il s’agissait bien là du gymnase. Peu engageant, d’autant plus que personne ne m’accueillit. Mais quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’entraperçus, face au mur, un tapis de course ! Je demandai les horaires d’ouverture à la voisine et elle me dit de revenir vers 18h30 lorsque le gérant reviendrait du travail. Soit. Je repartai un peu déçue et sans savoir vraiment si j’allais conserver l’envie d’y retourner. Je retrouvai J., un cycliste hollandais rencontré la veille à l'hôtel, assis dans sa chaise dévorant à son habitude, une tartine de beurre de cacahuète. Le pot touchait à sa fin et le petit chat noir de l’hôtel se fit un plaisir d’y passer sa langue pour en nettoyer les moindres recoins. Nous parlâmes de choses et d’autres du voyage, puis il me montra son blog. Bientôt, il était 19h et je décidai de réitérer mes efforts et partir au gymnase.


La nuit avait attrapé la petite ville de Filadelfia dans son grand filet obscur rehaussé par de petites et vives lumières célestes. Je marchais rapidement pour atteindre la salle, et passais à nouveau le collège, où se préparait un spectacle de danses traditionnelles à en juger les costumes. Un pâté de maison plus loin, j’entendais un boum boum puissant et confus distillé dans les vibrations d’une enceinte certainement de grande taille. Et je revoyais le gymnase, vivant. On distinguait les cliquetis des petits chocs métalliques contre les appareils de musculation qui se mélangeaient au bruit sourd des altères que l’on posait au sol, sur un fond de halètement presque animal des sportifs présents dans la salle : une vingtaine de personnes, femmes, hommes, en majorité de jeunes adultes, russes, mennonites, indigènes, ou paraguayens. Un sacré mélange qui tourbillonnait, comme des fruits dans un mixeur, autour d’un noyau central, le sport. Il était fantastique de voir comment cette activité commune avait la puissance suffisante pour réunir des personnes qui dans leur train-train quotidien ne se serait jamais fréquentées. Et elle les réunissait dans un modeste garage ouvert où l’on avait précautionneusement entreposé barre d’altères, tapis de course, tapis de sol pour abdominaux, machines et bancs de musculation. Le gérant de la salle m’expliquait que sa passion pour le sport l’avait poussé il y a un an, à louer le garage d'un de ses amis et à l’équiper. Puis son initiative avait plu et les gens venaient s’y entasser chaque soir un peu plus. 45 minutes de course, 30 minutes d’abdominaux et me voilà repartie pour l’hôtel. Toujours trônant sur la même chaise en plastique J., le voyageur hollandais, tenait une cuillère et une casserole à la main. Il avait cuisiné dans sa chambre avec son gaz de camping un mélange de quinoa, carottes, oignons, sésame, assaisonné de muscade, cumin, etc. Il m’offrit une assiette fort délicieuse, en parfaite adéquation avec mes envies culinaires post-sport: légère, équilibrée et savoureuse. De là, je m’appliquais à la rédaction de cette journée jusqu’à tomber dans un profond sommeil.





Vendredi 21 août

Après avoir pris mon premier rendez-vous avec l’historien mennonite G., j’entrai dans la petite boutique d’artisanat dont je trouvai enfin la porte ouverte. Que de belles choses ! Des figurines aux formes animales, taillées dans un bois noble, poli, caractériel, des arcs, flèches, bols, des tissages fins, colorés, solides… J’entamai la conversation avec la dame de la boutique, une mennonite. Je demandais innocemment des informations sur les communautés indigènes alentours. C’est alors qu’elle se lança dans le détail d’un tableau plutôt sombre, pervers, vicieux que je vais résumer en vous relatant une anecdote plutôt insolite qu’elle me conta : un homme vint un jour déposer sa femme à l’entrée de la ville, berceau de beuveries nocturnes et de prostitution majoritairement juvénile. Il voulait la faire « travailler » pour gagner de l’argent et autorisa un fermier à la prendre chez lui pour la nuit (l'histoire ne dit pas s'il était mennonite ou non, j'étais déjà beaucoup trop gênée de parler d'activité sexuelle avec cette dame d'un certain âge pour demander précision). Seulement cet homme la garda trois jours entiers. Puis, la ramena à son mari, fâché : « Je te l’avais laissé pour une nuit, pas trois jours ! ». Mais l’affaire avait rapporté et cela apaisa les tensions. A la suite de cette petite histoire j’interrogeai la vendeuse sur le rôle de la police dans les communautés, ce à quoi elle me répondit laconiquement « il est très difficile pour un policier d’intervenir dans les communautés et notamment de mener quelconque action envers un indigène. » Quelques questions plus tard je quittais la petite boutique chargée de bibelots, de trésors indigènes et de livres religieux rédigés en allemand et espagnol. Je rentrai à l’hôtel et me préparai à ma séance, dorénavant quotidienne, de sport.



Ca c'est moi après 5 jours de bus. En effet, la fatigue se lit sur mon visage.

Je porte la doudoune car je suis passée de 40° à 0°, de 0° à 4°, de -4° à 20°, de 20° à 5° et je suis arrivée finalement avec 15°.



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