POTLATCH

  C’était une immense plaine jaune, plate, sableuse, traversée d’est en ouest par une voie ferrée rectiligne où passaient deux trains par jour. La gare n’était qu’une cabane en pisé et la ville trois ou quatre maisons éparpillées. Le matin, un homme habillé de blanc attendait le train, en compagnie d’un chien tacheté de noir, visiblement un bâtard. Le ciel, d’un bleu presque noir, aveuglait ; et comme la voie était rectiligne on pouvait voir apparaître le train au loin, la fumée de la locomotive, avant même de l’entendre. Les rails, à travers la vapeur de chaleur, semblaient se tordre, et le train paraissait immobile. Pourtant il avançait, lançant des coups de sifflet, puis on commençait à entendre le halètement de la locomotive, le battement métronomique des roues à chaque joint des rails, enfin le convoi de trois wagons ralentissait en grinçant, puis stoppait, dans un entrechoc de tampons, le long de ce qui n’était même pas un quai, mais une vague surélévation du sol. L’homme était toujours le seul voyageur. Il montait dans le wagon et laissait le chien sur le quai, et le chien regardait partir le train, lentement, et il restait là, assis, jusqu’à ce que le panache de fumée se dissipât à l’horizon. Alors un silence brûlant retombait sur la voie aux traverses encrassées et le chien disparaissait.

 

  Le soir, à l’heure où la chaleur était moins étouffante, il était de nouveau là, aussi précis que s’il avait eu une montre. Le train s’approchait lentement, le souffle de la locomotive se précisait, les freins grinçaient sur l’acier des roues qui dégageaient une odeur de métal brûlant, et l’homme descendait, et le chien se précipitait vers lui en remuant la queue, et l’homme lui flattait deux ou trois fois le crâne, lui disait quelques mots, puis ils disparaissaient derrière la gare. 

Ce rituel avait duré des années, puis, un jour, le train avait cessé de passer, les rails s’étaient peu à peu rouillés, mais un chien, était-ce le même ou un autre, venait chaque jour, ponctuel, attendre le train. Derrière la gare, le village était maintenant désert. Des toits s’étaient écroulés, la gare résistait encore, mais le chien était toujours là. Où trouvait-il à manger, à boire, on ne le sait pas : tout autour c’était le désert. Jusqu’au jour où le chien disparut à son tour, où le nom de ce lieu fut effacé des cartes, où la gare elle-même disparut, mais où, chaque jour, à la même heure, on entendait des aboiements, ou du moins on aurait pu les entendre, si un être vivant eût existé encore et si un vide définitif ne s’était étendu, à l’infini, sous un ciel d’où ne tombait plus jamais la moindre averse. 

Texte de René Pons,

 À qui j'adresse ma profonde gratitude et toutes mes amitiés

©adeline auzuech

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